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La Maison 
Des revues qu'on 
réimprime
 


Le destin d'un livre ne s'arrête pas à sa première publication. Toute nouvelle édition permet à l'ouvrage et à son auteur de traverser le temps et de conquérir de nouvelles générations. Il y a encore quelques décennies les journaux, les magazines et les revues partageaient le lot commun de l'intense population des livres conservés à de rares exemplaires dans des fonds de bibliothèque et pour ainsi dire jamais consultés. Grâce à la réimpression en fac-similé, certaines revues n'ont plus rien à envier au sort exceptionnel des ouvrages qui touchent des générations successives et arpentent sans faiblir les siècles.

La création unique et à une seule tête a sans doute favorisé la réédition de milliers et de milliers de titres ; ce phénomène établit d'ailleurs à sa façon un palmarès, parfois fluctuant, d'oeuvres et d'auteurs remarquables. En revanche, le caractère collectif et disparate de la revue, ainsi que son inscription évidente dans l'actualité, ont contribué jusqu'au début des années soixante à écarter l'idée même de réédition. On découvre pourtant depuis la mise en route des réimpressions, en particulier celles de Jean-Michel Place, que les handicaps dont souffraient les publications périodiques se sont transformés en atout.

Essai, roman ou poésie, un livre est un objet singulier, presque intemporel. Une collection de numéros de revue, au contraire, combine plusieurs collaborations échelonnées dans le temps. Si le livre réédité symbolise l'unique et l'intempestif, la revue reproduite en fac-similé cinquante ans après propose à ses nouveaux lecteurs l'image même du multiple et d'une durée historique typique. La durée en question, bornée par le premier et le dernier numéro ressemble à s'y méprendre à une existence dont on peut décliner les événements majeurs — naissance et mort bien entendu mais aussi alliances, combats ou comas.

Le nouveau lecteur de revue prend connaissance d'une collection de numéros, soupèse un collier dont les différentes perles étincellent également. Par sa typographie, son iconographie, ses colonnes, ses rubriques, ses diverses entrées, ses nombreux collaborateurs, la revue s'apparente plus à un journal qu'à un livre. C'est pourquoi la réimpression d'une revue diffère sensiblement de la réédition d'un livre. Alors que l'ouvrage réédité vise un lecteur perpétuel auquel il arrache, par signes d'intelligence ou par séduction, son consentement, la revue reproduite en fac-similé provoque chez un public imprévu, inattendu, inespéré, soit un effet documentaire de mise à distance, soit un effet fictionnel tempérant l'identification du lecteur.

En fait, la revue réimprimée navigue entre le journal et l'archive. Mais elle ne verse jamais dans l'archive, car étant revue par un nouveau public, elle passe au nez et à la barbe de l'historien de métier. Depuis que les revues recrutent des lecteurs non contemporains, des fragments d'époque sont déportés et différés. Et les rapports entre l'histoire et la mémoire s'inversent. D'habitude, l'étude historique prend le relais de la mémoire collective défaillante. Cette fois-ci, la revue littéraire ou politique, qui équivaut à la mémoire élaborée d'une époque, surgit dans un nouveau présent et l'affecte en partie. Cette mémoire, conservée et préservée par le fac-similé, ne se réduit pas à une archive. Elle donne l'occasion de déchiffrer une partition du passé en pleine gestation du présent.


Ces revues qu'on réimprime, parce qu'elles échappent à la stérilisation du traitement rétrospectif, nous incitent à reconnaître une part active de nos désirs dans les mises en forme et les agencements de nos devanciers.

Georges Sebbag

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